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Tourisme de la dernière chance : quand les destinations voient leur temps compté

Il existe de nombreuses motivations de voyager : l’attrait du climat, des tarifs accessibles, l’envie de découvrir, etc. Mais dans certains cas, ces motivations sont accompagnées d’une autre volonté, qui tourne autour d’un triste décompte. C’est le tourisme de la dernière chance, qui est aujourd’hui étudié par les chercheurs comme l’un des phénomènes les plus révélateurs des contradictions du secteur.

Qu'est-ce que le Tourisme de la dernière chance ?

Le Tourisme de la dernière chance désigne la volonté de voyager dans des endroits dont le temps est aujourd’hui compté. L’intérêt est de visiter un site, souvent naturel, précisément parce qu’il est en train de disparaître. Aujourd’hui, avoir une menace qui pèse sur une destination peut participer à son attractivité.

Le phénomène est documenté par la recherche depuis la fin des années 2000. Son nom provient de l’anglais last chance tourism. Les destinations les plus concernées ont pour point commun une transformation rapide, visible et donc largement médiatisée. Les glaciers alpins et islandais, la banquise arctique, la Grande Barrière de corail, les forêts tropicales en sont les exemples les plus parlants.

Cette motivation de voir ces lieux avant leur disparition est loin d’être anecdotique. En effet, l’économie de certaines régions entières se construit aujourd’hui autour d’elle.

La mesure du phénomène en chiffres

En février 2026, une équipe internationale de spécialistes du tourisme glaciaire, pilotée par l’Université de Lausanne, a publié un article de perspective dans la revue Nature Climate Change. Elle constate que les glaciers les plus fréquentés au monde accueillent chaque année plus de 14 millions de visiteurs. Ils ont identifié trois moteurs principaux :

  • La fascination esthétique : le lieu propose un spectacle rare qu’il n’est pas donné de voir partout,
  • La curiosité scientifique : le lieu est unique en termes de flore, de faune, de topographie, de climat, etc.
  • Et ce qu’ils nomment le deuil écologique : c’est une forme de tristesse anticipée face à des éléments naturels que l’on sait condamnés.

Les enquêtes, menées sur six sites glaciaires en France, en Suisse et en Autriche, montrent qu’environ un visiteur sur deux s’y rend avec l’intention d’admirer le lieu avant qu’il ne soit trop tard. On retrouve cette situation jusqu’en Antarctique. Les données de l’IAATO, l’association qui regroupe les tour-opérateurs de la zone, font état de 118 491 visiteurs pour la saison 2024-2025. Un chiffre faramineux quand on sait que dans les années 90, l’archipel en accueillait moins de 8 000 par an ! Cette croissance est évidemment liée au durcissement des projections scientifiques concernant ces milieux menacés. Une autre étude parue dans la même revue estime que le nombre de glaciers disparaissant chaque année dans le monde atteindra son maximum entre 2041 et 2055, avec jusqu’à environ 4 000 disparitions annuelles au pic. À l’horizon 2100, 60 % des volumes de glace pourraient avoir disparu.

Un tourisme paradoxal

Ce tourisme soulève très vite une problématique. L’afflux de ces visiteurs de la dernière chance ne contribue-t-il pas justement à accélérer la dégradation de ce qu’ils viennent contempler ?

Pour plusieurs de ces destinations, c’est évidemment le cas, suivant un double mécanisme :

  • L’empreinte du voyage lui-même : l’Islande, le Groenland ou la Patagonie, ce n’est pas la porte à côté ! De nombreux voyageurs ont recours à des vols longs courriers et cela pèse lourd dans le bilan carbone du séjour. Ces rejets en CO² alimentent le réchauffement climatique, le phénomène même à l’origine de la fonte des glaces et de l’acidification des océans.
  • La pression locale : l’érosion des sentiers ou encore la production de déchets fragilisent des milieux déjà sensibles. Et bien souvent, ils n’ont jamais été conçus pour accueillir des flux de visiteurs de grande ampleur.

Les chercheurs pointent un troisième effet, moins visible et plus préoccupant : le manque d’adaptation. Pour maintenir l’attractivité de sites qui perdent du terrain, certains exploitants n’hésitent pas à mettre les moyens. Certains vont jusqu’à construire de nouvelles passerelles d’accès, installer des bâches géotextiles sur la glace ou proposer des randonnées héliportées autour des sites. Ces réponses, souvent mues par des intérêts économiques de court terme, ne sensibilisent pas aux causes réelles du phénomène. Elles sont au contraire aux antipodes d’un tourisme durable : en compromettant par exemple la sécurité des visiteurs ou encore l’accès à l’eau des communautés locales.

Emmanuel Salim, qui mène une des études sur le sujet, conclut amèrement la situation : une fois les glaciers disparus, beaucoup de touristes passeront tout simplement à la destination suivante.

    Alors, faut-il renoncer à ces destinations en danger ?

    Cette conclusion ne doit pas être une fatalité. Le Tourisme autour de ces destinations menacées fait en effet vivre des territoires entiers, souvent isolés, et représente une part majeure de l’économie locale. Y renoncer collectivement ne sauverait aucun glacier mais fragiliserait des populations qui subissent déjà les effets du réchauffement.

    La question n’est donc pas de savoir s’il faut partir, mais comment le faire avec un impact moindre. Voici quelques principes simples qui peuvent changer significativement l’impact d’un séjour :

    • Privilégier le train : chaque fois que la destination le permet. Le transport est généralement ce qui pèse le plus lourd dans le bilan carbone d’un voyage. Or, de nombreuses études appuient le train comme étant le moyen de transport le plus écologique à l’échelle individuelle.
    • Partir moins souvent, mais plus longtemps : Un long séjour amortit le coût énergétique des trajets, là où trois week-ends les multiplient inutilement.
    • Faire appel à des guides, hébergeurs et prestataires locaux : de cette façon, les retombées économiques reviennent aux habitants du territoire visité.
    • Éviter les activités extrêmes et superflues : un survol en hélicoptère ou des excursions express sont autant d’exemples d’activités qui, pour un maximum d’empreinte carbone, offrent le minimum de compréhension du lieu.
    Mettre en pratiques toutes ces recommendations suppose des compétences précises. Savoir concevoir une offre qui limite son empreinte, arbitrer entre attractivité et préservation, dialoguer avec les acteurs d’un territoire, informer les visiteurs sans les culpabiliser. Ce sont des savoir-faire de métier qui s’apprennent.

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    Le Tourisme de la dernière chance en bref

    Le Tourisme de la dernière chance n’a malheureusement plus rien d’un tourisme anodin ou d’une curiosité sociologique. Aujourd’hui, il place les professionnels du Tourisme devant une importante question de fond : comment continuer à faire découvrir et préserver des destinations en sachant que la fréquentation contribue à les fragiliser ? C’est un défi d’ampleur qui incombe autant aux professionnels et leurs offres qu’aux voyageurs et leurs comportements. Visiter les lieux menacés n’est pas entièrement destructeur, au vu des retombées positives qu’il peut avoir sur l’économie locale. Cependant, la notion de dernière chance doit aujourd’hui faire l’effet d’une sonnette d’alarme afin que le tourisme du futur ne voie pas de nouveaux sites condamnés ajoutés cette triste liste. Il n’y a malheureusement pas de solution miracle immédiate si ce n’est exercer un Tourisme responsable et réflechi qui laisserait le moins d’impact derrière lui.

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    Sources

    • Salim, E., Varnajot, A., Carey, M., Gagné, K., Hoogendoorn, G., Howe, C., Huss, M., Lemieux, C. J., Stewart, E. J., Melting glaciers as symbols of tourism paradoxes, Nature Climate Change, vol. 16, p. 106-108, 9 février 2026. https://doi.org/10.1038/s41558-025-02544-2
    • Université de Lausanne, Disparition des glaciers : révélateur des paradoxes du tourisme, communiqué de presse, février 2026. https://www.unil.ch/news/fr/1770049337462
    • Entretien d’Emmanuel Salim, magazine Nautilus, pour la proportion de visiteurs motivés par la dernière chance sur les six sites alpins étudiés.
    • Peak glacier extinction in the mid-twenty-first century, Nature Climate Change, vol. 16, p. 143-147, 2026. https://doi.org/10.1038/s41558-025-02513-9
    • IAATO (International Association of Antarctica Tour Operators), statistiques de fréquentation touristique, saisons 2023-2024 et 2024-2025.

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